Les élections municipales toulousaines se sont achevées le 22 mars, avec un score historique pour la gauche réunie autour de la liste insoumise arrivée en tête du premier tour : 78 925 voix pour Demain Toulouse – la gauche unie, menée par mon camarade François Piquemal ! Bien plus qu’en 2014 ou en 2020, mais insuffisant à ce stade pour déloger la droite de Jean-Luc Moudenc. Alors, qu’en tirer comme enseignements ? Cette élection est un cahier de brouillon de la présidentielle, qui nous donne quelques billes en vue de la prochaine grande échéance du pays. Je vous partage ici mes réflexions.
Cens caché
Le premier et le principal : il nous aura manqué une bonne partie du 4e bloc, celui des abstentionnistes. D’autant qu’à Toulouse, seuls deux blocs sont réellement constitués, celui de la gauche (autour de nous) et celui de la macronie (autour du maire sortant), puisque le RN plafonne à 5%.
Le « cens caché » a joué à plein lors de ces élections municipales. Cette expression désigne la survivance d’un vote censitaire, où les plus aisés participent plus que les plus modestes. Pendant longtemps (de 1789 à 1792, puis de 1795 à 1799, de 1815 à 1848 et en 1850), un impôt ou des conditions de revenus étaient exigés (des seuls électeurs autorisés, les hommes) pour obtenir le droit de vote. Depuis, le suffrage universel mixte est de vigueur. Une personne, une voix… mais en théorie. Parce que la réalité est toute autre : plus on est précaire, moins on a de chance de voter. Soit qu’on travaille, soit qu’on est loin du domicile, soit qu’on n’a pas la tête à cela, soit qu’on ne se tient pas informé de l’actualité électorale et qu’on rate la date limite… Pire encore, bon nombre de gens issus des quartiers populaires ne votent pas car ils ne se sentent pas légitimes à le faire. Au total, 10 millions de citoyens sont non-inscrits ou mal-inscrits (loin de chez eux) sur les listes électorales. Si l’on retient les citoyens de 40 ans, par exemple, 93% des diplômés du supérieurs sont inscrits sur les listes électorales contre 60% des non-diplômés.
Le schéma ci-dessous montre concrètement l’expression de ce « cens caché » dans la partie toulousaine de notre circonscription. A partir des données du ministère de l’Intérieur, nous avons rempli la participation électorale des bureaux de vote. A partir des données de l’INSEE, nous avons complété le revenu annuel moyen des habitants autour de chaque bureau de vote, évidemment au prix de légères imprécisions, puisque l’unité de base est le carré de 200m de côté. Mais le résultat est frappant : si l’on projette le revenu des gens en ordonnée (verticale, de bas en haut) et leur participation électorale en abscisse (horizontale, de gauche à droite), un lien très clair apparaît. Plus on est aisé, plus on vote. Le bureau n°163 (Minimes-Bourbaki), le plus modeste, concerne des habitants au revenu avoisinant 18 000€ par an en moyenne et une participation électorale de 42%. A l’autre extrémité, le bureau n°11 (nord-Chalet), le plus aisé, accueille une population au revenu moyen de 32 000€ par an qui vote à 69%.

C’est évidemment notre grand défi : la mobilisation populaire de masse. Et les élections municipales sont particulièrement difficiles à cet égard, et particulièrement à Toulouse. Pourquoi ? Premièrement, car les citoyens les plus éloignés de l’activité politique sont sommés de s’inscrire sur les listes électorales au plus tard le 6 février, quand l’élection a lieu le 15 mars. Ainsi, seuls les plus informés s’inscrivent. Et là où les élections nationales (présidentielles, législatives…) ont une force de rappel à la fois uniforme (on a le même enjeu que les membres de sa famille ou que ses amis à l’autre bout du pays) et temporel (on en parle pendant des mois avant), la fragmentation municipale affaiblit cette conscience du moment. Enfin, l’étranglement des collectivités locales par François Hollande puis Emmanuel Macron a évidemment limité la portée politique des élections municipales. A l’échelle de l’Occitanie, 22 milliards d’euros de dotation ont été coupées par leurs politiques d’austérité, à tous les niveaux des collectivités territoriales. Certes, malgré les coupes (soutenue par les amis de M. Moudenc à l’Assemblée nationale), Toulouse dispose toujours d’un budget permettant de véritables choix, mais cela ampute une partie du débat public. Au long du XXe siècle, 20 ans, on parlait du prix de l’eau, des équipements publics, des cantines scolaires à chaque élection municipale, qu’on habite dans le Nord ou dans le Sud du pays, en métropole ou en petit village. Le bulletin de vote était étroitement lié à des conceptions nationales sur la manière de gouverner la ville – pendant un siècle, le socialisme municipal signifiait « bourse du travail – logement bon marché – sport ouvrier », le communisme municipal signifiait « culture pour tous – santé de proximité »… Désormais, la majorité des communes n’a plus les moyens de conduire des politiques ambitieuses ; celles qui le peuvent sont dépossédées par les intercommunalités forcées ; et ne s’y affrontent parfois plus que des listes fondées sur l’affection ou la détestation entre personnes. Motivant…
Et pourtant ! Les bureaux les plus pauvres de notre circonscription ont bien connu une poussée électorale qui efface totalement l’épisode Covid-19. Bureau 163 Bourbaki (n°63 en 2014) : 49,3% de participation en 2026 (1,26 fois moins que la moyenne toulousaine), 29% en 2020 (1,5 fois moins que la moyenne toulousaine), 38% en 2014 (il s’agissait alors du bureau n°63). Donc la réussite collective est là. Non, les milieux populaires ne sont pas tous restés chez eux : ils sont sortis, mais la surmobilisation de la petite-bourgeoisie les a battus.
Pour ne poser aucune question politique (qui oblige le cerveau à fonctionner), les chroniqueurs télévisuels ont trouvé une nouvelle marotte : « les têtes de liste insoumises font fuir des électeurs de gauche ». Ce discours médiatique ne repose pas sur grand-chose, ni à Toulouse ni ailleurs. Concrètement, François Piquemal obtient au second tour 78 925 voix. Or, l’addition des listes socialistes (39 245) et insoumises (43 274) équivaut à 82 519 voix, soit une perte sèche de 3 594 voix… ce qui ne représente que 4% de déperdition sur le papier.
Mais ce phénomène n’a rien de propre aux insoumis. A Limoges, mon camarade insoumis Damien Maudet obtient 18 158 suffrages au deuxième tour en réunissant les listes LFI (10 656) et PS (7 251), soit à peine 251 (1,4%). A l’inverse, le socialiste qui échoue à Tulle avec 2034 voix perd 16% des électeurs de gauche du premier tour, après la fusion. Visiblement, la proximité de François Hollande est quatre fois plus répulsive que celle du mouvement insoumis… Et regardez Nice, où au 1er tour la liste écolos-PS obtient 14 356 voix tandis que la liste insoumise en reçoit 10 767. Refus de fusionner de la part des écolos-PS. Bilan : 17 926 voix au second tour, soit 7 197 voix de perdues (28% !).
A l’inverse, dans des listes fusionnées avec présence insoumise comme à Brest, Clermont-Ferrand (défaites), Nantes, Tours, Agen, Lyon ou Aubervilliers (victoires), le total des votes de gauche au second tour augmente par rapport au premier. Attention : comparaison n’est pas raison. Car les socialistes ont refusé les fusions là où ils s’estimaient suffisamment puissants et les ont quémandées après des semaines d’insultes là ils se jugeaient en mauvaise posture. Il est donc tout à fait logique que plusieurs fusions, dans ces conditions, aboutissent à une défaite.
La spécificité de Toulouse, c’est bel et bien la campagne acharnée menée par l’excroissance sociale-libérale de la bourgeoisie, Carole Delga, présidente PS de la région Occitanie. Celle-ci a préféré priver la liste PS de 15 élus et de la présidence de la métropole, par hostilité à LFI ! Sacrifier l’encadrement des loyers gratuité des transports pour les jeunes, l’eau publique et les centres de santé communaux pour fusionner avec la droite, on atteint là le stade suprême du mépris de classe par celle qui n’aura pas à vivre les conséquences concrètes de la politique de droite à Toulouse.
Comment a-t-elle organisé cette opération de tireuse dans le dos ? Notamment grâce à un festival de fake news suscitées par ses réseaux.
Fake news
La troisième composante structurante de cette élection fut la campagne de fake news. Je laisse de côté les ingérences étrangères contre lesquelles François Piquemal a très justement déposé plainte et porté un recours – on se souvient des publicités ciblées, racistes, affichant des femmes voilées votant François Piquemal toute la journée du samedi avec des propos sexistes (« trêve électorale », sauf pour les officines d’extrême droite) sur le site de La Dépêche du Midi via Vinted. Je veux m’arrêter plutôt sur le discours conjoint adopté par un ensemble de forces économiques et complaisamment reprises dans la presse bourgeoise.
Ainsi, durant l’entre-deux tours des élections municipales, nous avons eu le droit à un concours de fake news de la part des responsables locaux du MEDEF31 et de CPME31, Panique sur la ville, AIRBUS pourrait quitter Toulouse ! Le 17 mars 2026, La Dépêche du Midi titre « les usines Airbus et les emplois aéronautiques fileront à Hambourg ou ailleurs », avec des guillemets mais sans préciser qu’il s’agit d’une citation de M. Nau, patron local du MEDEF, et pas d’une analyse sérieuse. Déjà, la direction d’Airbus sait parler pour elle-même sans porte-voix. Et surtout, qui imagine que la direction partirait pour Hambourg… codirigée par les écologistes, pour fuir la gauche toulousaine ? D’ailleurs, quelle industrie a fui la gauche à Lyon, par exemple ? Au cas où le patronat l’aurait oublié, Airbus est une entreprise à capitaux largement publics, soit 10,8% pour l’Etat français – 41% du capital non-flottant. Donc l’Etat joue son rôle dans la présence industrielle et a clairement d’autres intérêts qu’un dirigeant du MEDEF en manque d’écho médiatique.
Concrètement : Airbus SAS a son entité mère enregistrée aux Pays-Bas et est implanté dans la commune de Blagnac (notre circonscription donc, mais pas le même maire). Ses implantations de 700 hectares couvrent également les communes de Cornebarrieu et Colomiers. En bref, les enjeux d’infrastructures, de construction et d’urbanisme ne se jouent guère à la mairie de Toulouse. Etonnant que le patronat local connaisse aussi mal les enjeux entrepreneuriaux.
En réalité, que critiquent les organisations patronales au-delà des titres choc ? Les propositions de bon sens portées par les insoumis comme l’encadrement des loyers qui bénéficiera à beaucoup de ménages toulousains qui ont du mal à se loger décemment. Je rappelle que la majorité du parc locatif privé toulousain est entre les mains de familles qui détiennent au moins (!) 5 appartements différents et résident en majorité à Paris. Voilà la petite minorité privilégiée que choisit de défendre le MEDEF durant ces élections municipales. Une telle mesure est déjà en vigueur à Lyon ou Paris, sans avoir vu une chute de l’économie locale. Au contraire, des ménages viennent s’y installer et travailler ! Faire entrer Toulouse dans le dispositif de contrôle des loyers permettrait un gain de 440€ par an pour une famille de 4 personnes qui paie un loyer de 1200€ par mois. Une bonne partie de cet argent irait à l’économie locale plutôt que de partir dans les poches de propriétaires parisiens.
Mais au cas où le message ne serait pas passé, et sans peur du ridicule, le MEDEF a précisé que « les entreprises gèlent leurs investissements » et prépareraient des licenciements. Evidemment, des entreprises anonymes, inconnues, qui ont dit à quelqu’un qui l’a répété… Bref, elles n’existent pas. Pour une bonne raison : c’est que les entreprises souffrent de la droite, le pouvoir d’achat des consommateurs en berne, les infrastructures sous-dimensionnées, ses embouteillages éternels, ses marchés de plein vent liquidés, les surcoûts des chantiers qui enrichissent les grands monopoles au détriment des sous-traitants… J’invite le président du MEDEF 31 à consulter les membres du bureau local. Les représentants due groupe Jimenez savent bien que leurs services de déménagement requièrent que les familles aient du pouvoir d’achat. Idem pour le groupe Maison Pergo, qui a besoin de clients en restauration. Idem pour le groupe Acope, qui a besoin de clients pour l’aide à domicile.
De même, la vieille garde de la politique locale toulousaine s’est fendue d’un appel à soutenir Jean-Luc Moudenc dans l’entre-deux tours des élections municipales. Ces anciens adjoints de Dominique Baudis, dont plusieurs sont passés depuis au RN, annonçaient l’arrivée « d’une idéologie mortifère et sectaire » en cas d’une victoire de LFI à Toulouse. Cocasse mais pas étonnant quand on sait que ces campagnes de caniveaux viennent de récidivistes. En effet, ces mêmes anciens élus étaient les artisans de la campagne : « pas d’arabes au capitole » en 2001…
Les magouilles
Une autre faiblesse de nos camarades… est leur gentillesse. Je ne plaisante pas ! Beaucoup n’imaginent pas les méthodes déployées par la droite afin d’obtenir des suffrages. Ils sont convaincus que tout le monde respecte les institutions républicaines comme eux. Loin de là ! Certaines actions de la droite frôlent (au mieux) la légalité, beaucoup reportées sur les procès-verbaux des bureaux de vote. A titre d’exemple, je vous fournis le top dix des manœuvres de la droite le jour des élections, qui viennent rappeler l’importance des assesseurs (qui tiennent les bureaux de vote) et des scrutateurs (qui observent le dépouillement le soir).
Nous sommes des milliers, ils ont des millions
Sur le volet financier, nous n’étions évidemment pas non plus à armes égales. Jean-Luc Moudenc a son officine financière « Pour Toulouse », gavée de dons… par un cinquantaine promoteurs immobiliers, notamment. Elle comptait 357 000 euros de réserve en 2023 : avec 150 000 euros de dépense en communication (presse ou réseaux sociaux), en déplacements, en réceptions et en achats de matériel. Un pur investissement foncier pour faire main basse sur la ville ! Rappelez-vous que lorsque vous payez votre loyer, une partie finit dans les poches de promoteurs, qui en restituent au final une fraction à Jean-Luc Moudenc. Et voilà comment un rapport de seigneurie féodale est rétabli à l’échelle de notre ville.


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