La colère est dans le pré

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Depuis plusieurs semaines, les agricultrices et les agriculteurs se mobilisent pour défendre l’intérêt collectif. Le 16 janvier dernier, ils et elles ont manifesté à Toulouse avant d’aller bloquer l’autoroute A64 entre Toulouse et Tarbes pendant plusieurs jours. Très vite les défilés de tracteurs, opérations « péages gratuits » et autres blocages d’autoroutes et de ronds-points se répandaient dans tout le pays. Les travailleuses et les travailleurs agricoles poussent un cri de détresse, sur leurs banderoles un slogan glaçant « l’agriculture : enfant on en rêve, adulte on en crève ». Etranglés par la grande distribution, 18% d’entre elles et eux vivent sous le seuil de pauvreté et 15% déclarent un revenu nul ou déficitaire. Autrement dit, ils et elles travaillent pour s’endetter. Retour sur le mouvement du monde agricole qui lutte pour des revenus dignes : la colère est dans le pré.

Une mondialisation qui marche sur la tête

A l’automne dernier, des milliers de panneaux d’entrée de commune étaient retournés partout dans le pays. Aux prémices du mouvement que nous connaissons aujourd’hui, des agricultrices et agriculteurs dénonçaient alors une politique agricole et une mondialisation « qui marche sur la tête ». La plupart des exploitants ne parviennent pas à vivre de leur travail et subissent la concurrence déloyale instaurée par les traités de libre-échange. Toutes et tous payent les conséquences d’un système économique absurde, où une petite exploitation doit rivaliser avec « MEGA FARM », la plus grande ferme chinoise de 9,1 millions d’hectares, qui produit avec ses 70 000 vaches plus de 800 millions de litres de lait par an, soit 12 fois plus que la production de lait de toute la Haute-Garonne – pour vous faire une idée, une ferme laitière française compte en moyenne 66 vaches, et produit 385 300 litres de lait par an.

Ce système encourage des traités de libre-échange qui sont des non-sens économiques et environnementaux. Le traité avec la Nouvelle Zélande par exemple, prévoit que le pays produise du lait qui sera déshydraté, pour être envoyé en Europe où il sera réhydraté et menacera toute la filière laitière. L’accord avec le Mercosur, qui en plus d’accroître considérablement les émissions de gaz à effet de serre et d’encourager la déforestation autorisera l’importation de viande bovine et de soja à bas coût en Europe. Double peine pour les éleveurs français qui subiront la pression des prix à l’achat de la viande, et la spéculation sur le prix des céréales qui servent à nourrir les bêtes. On peut citer enfin l’accord avec l’Ukraine, qui menace directement les exploitants de tournesol de Haute-Garonne (2ème département producteur), puisque l’Ukraine qui est le 1er producteur mondial ne paye pas de droits d’importation. Les spéculateurs se frottent les mains…

« Patrons de la grande distribution et patrons des grosses industries de l’agroalimentaire, main dans la main pour spolier les paysans. »

En deux ans, alors que l’inflation alimentaire atteint des records avec une hausse de 21%, les prix payés aux producteurs ont baissé de 10%… et les marges des industriels de l’agroalimentaire ont augmenté de 71% ! Les profits de l’industrie de l’agroalimentaire ont doublé, passant de 3,1 milliards € à 7 milliards € entre 2022 et 2023, idem pour la grande distribution, qui ne cesse de booster ses marges en tirant vers le bas les rémunérations des producteurs lors des négociations annuelles, au détriment des consommateurs. Patrons de la grande distribution et patrons des grosses industries de l’agroalimentaire, main dans la main pour spolier les paysans.  

Les travailleuses et travailleurs agricoles demandent la lune aux yeux du grand capital : des revenus dignes. Près de 20% d’entre elles et eux vivent sous le seuil de pauvreté, et 15% déclarent un revenu nul ou déficitaire, c’est-à-dire 67 500 personnes. Tout le secteur souffre d’une répartition inégalitaire des richesses produites. Selon l’INSEE, les exploitants agricoles ont gagné en moyenne 1620€ par mois en 2021, soit à peine le montant du SMIC. Mais ce chiffre ne reflète pas les énormes écarts de revenus d’une exploitation à l’autre, ni leur disparité d’une année à l’autre. Ainsi, dans la culture de vignes, un exploitant gagne en moyenne 2760€ par mois, alors que dans l’élevage d’ovins, de caprins et d’équidés, le revenu mensuel moyen est de 680€. La Haute-Garonne, initiatrice de la lutte, est le département le plus pauvre en termes de revenus agricoles. En moyenne, un agriculteur gagne ici 5000 € par an, soit 416 € par mois… Il en va de même pour la répartition plus qu’inégalitaire des richesses produites par les exploitations agricoles, puisque dans le département, seulement 4% des exploitations génèrent 26% des richesses produites par toutes les exploitations de Haute-Garonne.

Vive la révolution agricole !

Voilà les conséquences de la politique agricole libérale : c’est la loi du plus fort, et bon courage pour suivre la cadence ! Pour faire face à la concurrence, à la pression de la grande distribution et de l’industrie agroalimentaire, et pour s’adapter aux directives européennes les paysans s’endettent. Pour faire vivre leur exploitation les productrices et les producteurs doivent investir, ils empruntent de l’argent pour moderniser leur structure, acheter du matériel et des matières premières, mais au moindre pépin (intempéries, mauvaise récolte, prix à l’achat en baisse…) c’est la ruine ! Ce cercle vicieux doit prendre fin.

Pour calmer la colère paysanne, le Gouvernement a tenté un numéro d’enfumage en proposant une série de mesurettes. Pour résumer : du blabla, rien pour les rémunérations, rien pour réguler les marchés financiers, et rien contre les accords injustes de libre-échange… Pourtant il y a urgence, pour résoudre cette crise la révolution agricole est nécessaire, vers une agriculture écologique et paysanne. Nous proposons d’instaurer un prix plancher des matières premières agricoles pour les producteurs et d’encadrer les marges de l’agro-industrie, Manuel Bompard a d’ailleurs déposé une proposition de loi en ce sens lors de la niche parlementaire LFI. Nous demandons également par une proposition de résolution européenne portée par Aurélie Trouvé un moratoire sur les traités de libre-échange (avec le Mercosur, l’Indonésie, l’Australie, le Kenya, le Chili ou encore la Thaïlande) qui mettent en danger les agriculteurs en instaurant une concurrence déloyale. Aussi, nous plaidons pour la mise en place d’une aide de trésorerie d’urgence, et pour l’annulation de la dette agricole des producteurs et des productrices qui se convertissent à l’agriculture biologique.

La lutte des agricultrices et agriculteurs plante les graines d’un combat commun pour l’amélioration de nos conditions de vie à toutes et tous. Salariés et paysans sont les dindons de la farce du grand capital, ensemble défendons l’intérêt général et vive la révolution agricole ! Les agriculteurs n’entrent pas en lutte pour leur seul intérêt. Ce serait légitime au passage, vu la maltraitance globale qu’ils subissent. Mais, pendant des années, ils ont serré les dents sans se révolter. Là, c’est impossible, car le malheur frappe partout autour d’eux : leurs enfants ne voient pas comment reprendre l’exploitation, leurs parents ont des retraites de misère en dépit des promesses, les terres des voisins sont rachetées par des groupes financiers, les magasins achètent moins cher à l’étranger via le libre-échange, les consommateurs sont gavés de produits transformés contre leur gré et une partie des organisations syndicales agricoles sont dirigées par des agro-businessmen… Bref, c’est l’accès à la terre, la capacité de production et la souveraineté alimentaire qui sont menacés, en plus de leur sort personnel. Dès lors, la lutte est d’utilité publique, et chacune de leur victoire est celle du pays entier contre les grands monopoles de la finance et de la distribution.

BONUS : on en parle en vidéo avec Christophe Bex

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