Le travail n’est pas une marchandise !

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Le 1er janvier dernier, Pôle Emploi est devenu France Travail. Bien plus qu’un changement de nom et de logo, cette refonte du service public de l’emploi oblige désormais tout demandeur d’emploi, et bénéficiaire du RSA (y compris le RSA agricole…) à effectuer au moins 15 heures d’activité par semaine pour percevoir une allocation. Tout travail mérite salaire dit le proverbe. Mais toute aide nécessite contrepartie laborieuse pensent les libéraux… Ce saccage en règle de notre système social ne fait que commencer, puisqu’après avoir introduit en France le workfare[1] étasunien, Macron a annoncé une prochaine réforme de « simplification » du Code du Travail. La contre-utopie libérale devient réalité : un « marché » du travail déréglementé, flexible, peuplé de salariés corvéables à merci.

« Le travail n’est pas une marchandise, ni une variable d’ajustement de la course au profit du capital. »

Le combat autour de France Travail se résume à une lutte entre deux visions du travail. Soit le travail est une marchandise, que les libéraux rêvent « flexible » et « fluide », résumé à un coût qu’il faudrait réduire à tout prix. Soit le travail est l’expression collective de la liberté humaine, seul créateur de valeur, dont il faut justement répartir le produit. Si le travail n’est pas une marchandise, c’est qu’il existe une différence fondamentale entre un être humain et un smartphone : le smartphone ne souffre pas d’être stocké, il ne demande pas à contribuer à l’intérêt collectif, il ne meurt pas à défaut d’être vendu. L’être humain, lui, souffre d’être obligé de rester chez lui plutôt que d’exercer ses compétences, il veut produire des choses utiles aux autres, et sans salaire, comment peut-il se nourrir, se vêtir, survivre ? Bref, le chômage d’un être humain et le chômage d’un smartphone n’ont rien à voir. C’est la grande leçon du sociologue Karl Polanyi. Le travail n’est pas une marchandise, ni une variable d’ajustement de la course au profit du capital. Seuls les libéraux tentent de maquiller comme tel ce besoin fondamental, dans leur société absurde qui dit à plusieurs millions d’individus qu’il n’y a pas de place pour ce qu’ils savent faire !

C’est bien parce que le travail humain n’est pas une marchandise qu’il y a un Code du travail, distinct du Code du commerce ou de la consommation. Les travailleurs et les travailleuses ont des droits, et c’est parce qu’ils se trouvent dans une situation déséquilibrée qu’il y a besoin de les reconnaître. Les employeurs peuvent souvent s’abstenir de recruter sans que leur entreprise périsse ; les travailleurs, eux, ne peuvent pas s’abstenir de tout salaire ! On appelle cela la loi de l’offre et de la demande – quand beaucoup de gens sont inoccupés, on peut dégrader les conditions d’emploi en s’assurant que « l’aiguillon de la faim » pourvoira aux recrutements, même à reculons. Heureusement, le Code du travail fixe des règles minimales, comme le SMIC ou le temps de travail, pour éviter la régression vers la sauvagerie lors de chaque crise économique.

« Le service public d’emploi pullule d’offres illégales, mensongères et non conformes. »

Pourtant une zone de non-droit importante et paradoxale subsiste : le service public d’emploi. Là, les offres illégales, mensongères et non conformes pullulent. Le problème est connu de tous. Les syndicats de Pôle emploi alertent, les conseillers s’en plaignent en interne, les associations représentatives des privés d’emploi tonnent. Récemment, la CGT des Travailleurs privés d’emploi et précaires a publié sa grande enquête annuelle. Armés de patience et de détermination, ses militants ont épluché une à une 1915 offres d’emploi mises en ligne sur France Travail. Résultat : 61,1% d’entre elles présentent un illégalisme. En 2022, je soulignais le phénomène en publiant plusieurs semaines durant des exemples d’offres trompeuses ou illégales (temps de travail hebdomadaire, type ou durée du contrat…). Malheureusement, rien n’a changé en la matière et l’on trouve aujourd’hui encore des offres pour le moins contestables sur le moteur de recherche de France Travail  en Haute-Garonne : un poste de monteur rémunéré 1617€ brut (150 euros de moins que le SMIC légal), un poste de ripeur qui calcule le salaire sur l’année pour un emploi de 5 jours ou une mission intérimaire de 1 mois… proposant une prime au 6e mois.

Pourquoi et à qui la faute ? La Direction de l’ex-Pôle Emploi invite à signaler toute offre inacceptable et procède au retrait rapide. Mais la quantité d’informations à traiter est trop importante. Les conseillers, qui s’abstiennent toujours de diriger les usagers vers des offres qui les inquiètent, n’ont pas le temps d’enquêter sur chaque offre douteuse. En réalité, tout vient des réformes entreprises sous Nicolas Sarkozy, avec ce qu’on appelle la transparence du marché du travail. Cette doctrine, relativement neuve consiste à centraliser sur les serveurs de France Travail le plus grand nombre d’offres disponibles, extraites de sites partenaires privés comme MeteoJob, Adecco ou Talent.com. Cela fonctionne de manière automatique. Quand une offre est déposée sur un site partenaire, hop, elle est absorbée sur France Travail et mise à disposition des usagers. Cela concerne 900 000 offres sur 1,1 million affichées par le serveur – 80 % du total, que les conseillers du service employeur ne voient plus passer et découvrent trop tard qu’elles n’auraient jamais dû être là. Cocktail d’incompétence, de cynisme, et d’exploitation sauvage : les offres copiées collées sans être adaptées au poste trouveront quand même preneurs, puisque les chômeurs postuleront de toute façon. Encore pire, l’erreur volontaire sert de prétexte pour voir ceux qui sont prêts à signer malgré tout.

« Le Gouvernement exauce les vœux du patronat le plus réactionnaire. »

Le pouvoir affiche sa complicité satisfaite. Lors du projet de loi de finances, nous avons proposé d’attribuer 10 millions d’euros au service public d’emploi pour se doter d’une unité spécialisée dans le contrôle des offres. Refusé. Puis, lorsque France Travail a malheureusement été créé, nous avons redoublé la pression sur la macronie. Et cela a fonctionné le 29 septembre 2023 ! Après un premier rejet, les députés ont adopté à l’unanimité, et un peu à notre propre surprise, l’amendement de la France insoumise établissant une obligation de contrôle de la qualité des offres. Surprise, joie !

Rappelons pour le futur almanach des malhonnêtetés ce qui s’est dit en hémicycle :

« je suis évidemment favorable »

(Paul Christophe, Horizons)

« il est donc utile de consacrer cette mission de vérification de la légalité des offres. Le Gouvernement donne à son tour un avis favorable »

(Olivier Dussopt, ex-ministre du Travail)

« le groupe Renaissance est favorable »

(Michèle Peyron, Renaissance)

Mais tout à sa tentative de record mondial des parjures, Olivier Dussopt s’est entendu une semaine plus tard avec les sénateurs pour liquider en loucedé (dans la « commission mixte paritaire ») cette victoire populaire. Une fois de plus, le Gouvernement exauce les vœux du patronat le plus réactionnaire, celui qui n’a jamais accepté le Code du travail, celui qui n’a jamais compris que ce même Code était la garantie de salariés investis car impliqués, productifs car sécurisés, et finalement heureux.

L’abondance supposée d’offres sur la plateforme France Travail (dont plus de la moitié apparaissent illégales ou non conformes, rappelons le) permet un habile numéro de claquettes. Plus il y a d’offres, plus la pression mise sur les privés d’emploi qui ne trouvent pas de travail est renforcée. Dit autrement, les libéraux ont intérêt à la multiplication des bouts d’emplois pourris et précaires, pour forcer les chômeurs à réduire les salaires qu’ils exigent, et ainsi faire concurrence aux salariés déjà en poste (verbatims d’entretiens annuels : « tu pourrais être remplacé par un chômeur payé 100€ de moins », « ton augmentation est inenvisageable alors que des chômeurs reprendraient ton boulot sans barguigner »…). C’est l’essence même de leurs réformes du service public d’emploi : pousser les gens à accepter n’importe quelle offre sous peine de perdre leur assurance-chômage ou leur allocation. La voilà la fameuse flexibilité du marché du travail. Toujours la main molle face au Medef et la poigne dure face aux assurés.

« Dès que l’on associe des droits au fait de travailler, le libéralisme se mord la queue. Alors aiguisons lui les dents. »

La lutte n’est pas terminée. Les macronistes sont comme une baudruche : une pression suffisante les fait forcément craquer (M. Dussopt l’a théorisé). Une victoire ratée de peu nous indique que l’effort supplémentaire requis est très faible et qu’on en a l’énergie. Surtout, nous avons mis le doigt sur le talon d’Achille sur lequel repose toute leur théorie. Pour atteindre le plein emploi, ils proposent de contraindre les chômeurs, leur imposer un contrat d’intérim à 60 kilomètres de chez eux après 40 ans de carrière… mais refusent d’imposer quoique ce soit aux employeurs malhonnêtes ou je-m’en-foutistes. Même avec la meilleure volonté du monde, impossible pour nombre de chômeur de savoir vers quelles offres ils seront dirigés. C’est pourquoi je vais saisir la répression des fraudes pour demander une enquête spécifique sur les offres d’emploi.

Le travail est le nerf de la guerre. Tout cela est une belle leçon de luttes de classe à raconter autour de soi. Elle est d’autant plus aisée que chacun peut trouver son exemple, en surfant 1 minute sur le site de France Travail, et l’adapter à son interlocuteur. « Tu travailles dans la restauration ? Tu sais qu’ils cherchent des gens payés… 200€ en dessous du SMIC pour un temps plein, comme ici ? ». Mobilisez autour de vous les chômeurs et les salariés. Regardez ensemble les offres qui vous concernent, comparez les à votre situation, et affichez les mauvaises pratiques. Ils veulent stigmatiser les chômeurs ? Pointez du doigt cette frange du patronat indigne et irrespectueuse.

Ce combat est un symbole. Premièrement, parce qu’il rappelle que le droit est un objet de lutte. Une fois obtenu le petit bout de papier (loi, arrêté, circulaire…) proclamant « vous avez le droit au SMIC » ou « 8 heures de travail maximum », reste à le faire appliquer sur le terrain. Et là, il n’y a pas d’autres solutions que la solidarité et l’entraide. Le droit n’existe que si on le fait valoir. Deuxièmement, et surtout, parce que le libéralisme est mis en échec. Si le travail est une marchandise comme ses adeptes le prétendent, alors les annonces d’embauche doivent être contrôlées sur leur qualité comme n’importe quel autre produit… mais si on le fait, alors on renforce la capacité des salariés à trier parmi elles et on améliore la qualité générale de l’emploi, reprenant la main sur le marché ! Dès que l’on associe des droits au fait de travailler, le libéralisme se mord la queue. Alors aiguisons lui les dents.


[1] programme imaginé par James Charles Evers mis en place dans les années 1970 aux Etats-Unis obligeant les bénéficiaires d’aides sociales à travailler en échange de leur allocation, le plus souvent à des postes dégradants aux conditions de travail difficiles.


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